par Caroline CANAULT, critique d’art – 12/12/2013

Mathématicienne de formation, Evelyne Huet a aussi étudié l’anthropologie. Les mythes, les religions, l’histoire des peurs collectives, en particulier de la folie et de la mort en Occident la passionnent. Ses portraits, icônes numériques réalisées sur support digital pourraient être l’héritage du Pop Art et de l’Art Primitif à la fois. Ils témoignent d’un inconscient collectif, une réserve de drames réels ou fictionnels qui parlent à tous et appartiennent de ce fait à tout le monde. L’artiste exploite le ressort du mythe, ses représentations artistiques et son processus d’identification à travers des faciès cosmopolites. Son entreprise sociologisante est un subtil hommage à la subjectivité et à la différence. A la fois familier et insaisissable, le faciès exerce une fascination, pour ce qu’il renvoie à celui qui le regarde. Une introspection d’apparence sereine qui révèle une tourmente plus profonde. Une véritable esthétique de l’effroi, du malaise qui se donne également à voir comme l’incarnation du tourment intérieur, de la névrose ou de « l’agonie du Moi. »

La dissymétrie des traits renforce cette « inquiétante étrangeté ». Les traits ont en commun un front large, un nez droit et une bouche parallèle aux yeux ; des orbites vides qui aspirent le néant. La représentation du simulacre de la masculinité est évidente. Le phallus, cette entité de convoitise aux mystères insondables apparaît au second regard comme une puissance symbolique, une vision magnifiante du masculin.

« Après avoir peint sur toiles exclusivement des femmes, mes peintures digitales parlent majoritairement d’hommes. Les femmes ont tellement occupé le coeur et l’esprit de ma peinture que j’éprouve peut-être le sentiment d’avoir momentanément tout dit et le besoin de faire une pause. » Son virage esthétique affiche une nouvelle dualité où l’érotisme côtoie la froideur, l’éros, le thanatos. Evelyne Huet traduit avec force cet enchevêtrement pulsionnel plongé entre vie et sommeil éternel. L’image numérique figée comme l’image de la mort, devient ici une icône vivante. Les faciès se décryptent comme des masques mortuaires primitifs. Une représentation énigmatique par excellence de métamorphose destinée à dissimuler le visage. Le masque voile autant qu’il dévoile le lien entre le monde des hommes et celui des ancêtres, esprits, défunts. Il fait fonction d’intermédiaire, de passeur, de médiateur. Ici, son reflet macabre se brouille au profit d’une allégresse colorée, électrique. Evelyne Huet a recours aux couleurs vives et à un certain degré d’abstraction. Elle simplifie et dépouille, accentue, déforme, à la recherche d’une vérité plus profonde que la ressemblance. Son contour visible renforce le tracé qui entoure la forme dans laquelle les entrelacs prononcés s’expriment. Le trait net s’entremêle aux aplats parfois nuancés, travaillés en impression, laissant apparaître une sensation hypnotique de trouble. Cette notion se renforce avec l’idée de l’image numérique dont la netteté du pixel se confronte aux aléas de la définition, de la luminosité et du contraste de l’écran.

Pour Evelyne Huet, la peinture est aussi une affaire de technologie. La technologie devient matière, une surface plane sans texture, sans profondeur mais qui préserve la trace de la main. L’artiste peint exclusivement avec les doigts.

« Le côté tactile du support digital est très sensuel et ludique. Le champ d’inspirations qu’ouvre précisément cette technique est extrêmement sensitif. Il y a ce plaisir intense du sentiment de la création et de la « dé-création » qui naît sous les doigts, sans qu’on soit jamais dans le tragique de la toile qu’on efface. Là, tout peut rester vivant puisqu’on peut copier les versions que l’on souhaite conserver. Il n’y a pas de petites morts successives comme avec les supports physiques. »

Le geste digital relève de l’intention tribale. Un lien temporel oscillant entre apparition et dématérialisation. Grâce au digital, Evelyne Huet acquiert une nouvelle liberté, elle explore les possibilités de création artistique offertes par ce nouveau support, s’affranchissant des limites de l’art pictural traditionnel.

Caroline Canault, 12-12-2013